Grand-Duc de Chartreuse, une victoire à l’arraché, mais je la voulais tellement…

arrivee grand duc 2013

Le Grand-Duc, c’est l’ultratrail de Chartreuse. Chaque année et pour la 24ème fois, un parcours d’environ 80 km sillonne les chemins et les sommets les plus escarpés de Chartreuse, avec environ 1.000 coureurs répartis entre des individuels, des relais à 2, et des relais à 5 (www.grandduc.fr). Et cette année le départ et l’arrivée se situaient à Saint-Pierre-de-Chartreuse, à 100 m de Raidlight, à 100m de la Station de Trail, et donc aussi à 100m de chez moi ! J’avais donc particulièrement à cœur de briller sur ces montagnes que je vois tous les jours, et notamment celles du parcours de cette année : Grand Som, Pinéa, Chamechaude…

Pour m’être déjà cassé les dents deux fois sur cette course je savais que c’est une course où il faut gérer et bien tenir la distance au vu terrain très cassant. D’autant que la veille il a plu sans discontinuer…Je ne partais donc partons pas trop vite, économisant les efforts dans toutes les petites portions raides en montée est en descente espérant que cela payerait sur la fin. Cependant, avec neuf minutes de retard sur la tête de course à la Ruchère, j’accusais un peu le coup, mais je gardais la même stratégie pour le col de la Ruchère, le Petit Som, et le col de Mauvernay. À la fin de la première boucle (32km) en repassant à Saint-Pierre-de-Chartreuse qui doucement s’éveillait, l’écart se stabilisait aux environs de 10 grosses minutes. Au fil des difficultés, Col de la Cochette, Col de la Charmette,  les jambes s’alourdissaient un peu, mais le moral était là, il fallait attendre le « money-time », ça n’allait pas faible devant avant au moins le 50ème…

Ma femme et ma grande fille Chloé me donnaient les écarts et me faisait le ravitaillement. J’avais bien fait de prendre les batons au col de la Cochette, anticipant une montée glissante à la Pinéa… La petite sente en dévers tout au nord était boueuse à souhait, et la puissance devait s’allier à l’équilibre. Les cuisses commençaient déjà à crisper… Mais je m’accrochais, sans jamais entrer dans le rouge, pour arriver au Col de Porte au 50ème.

C’est là que je savais que tout aller commencer, il restait 30km dont le fameux Chamechaude en face de moi, 800m francs et raides vers le point culminant de la Chartreuse. Depuis le premier ravitaillement de la Ruchère j’étais en quatrième position, et j’espérais bien que devant au moins un concurrent allait sauter pour me laisser entrer sur le podium. Dans la prairie et la première rampe en bas du Chamechaude je voyais enfin mon prédécesseur, pas trop loin, à un rythme plutôt lancinant. Au pointage j’estimais 4 minutes de retard. Au moment où je l’avais presque rattrapé, quel grand plaisir (pour moi !) quand je le vis s’arrêter sur le bord du chemin ! « Enfin sur le podium », je savourais l’instant, et ça me redonnait des ardeurs, cependant vites limitées par les crampes persistantes aux deux cuisses depuis le bas de ce sommet. Entre auto-massage tout en marchant et  réhydratation, je montais d’un rythme pas trop mauvais. Cependant, aux rois quarts de l’ascension, je vois un boulet de canon me rattraper. Je me dit que ça doit être le premier relais a deux qui me rattrape, mais non à son dossard c’est bien un solo !! Je reste calme, et je n’accélère pas plus pour ne pas me griller. Au sommet, je bascule avec tout juste 10 m d’avance. Heureusement, la descente m’est profitable dans cette portion tout-terrain en dévers sur une petite sente très sauvage. Je reprends des forces, je relance pour me défendre de celui de derrière, et finalement je me retrouve aussi à attaquer devant. Ma tactique, c’était de commencer à lâcher les chevaux dans Chamechaude : c’est le moment, je sais désormais que de toute façon je finirais, alors plus rien à perdre ! J’accélère et je descends à très bonne allure. Au Sappey en Chartreuse, dernier ravitaillement, je vois malheureusement que j’ai toujours ma dizaine de minutes de retard sur les deux premiers. Ravitaillement éclair, je me dis qu’il ne faut pas désespérer et surtout ne rien lâcher. Quand on part doucement sur un 80 km ça commence à payer au 60ème au 70ème kilomètre, et pas avant. Cette course de patience est difficile car il faut rester motivé tout en étant derrière. Mais la dernière partie, la remontée vers l’alpage de l’Eymeindras puis la redescente sur Saint-Pierre sera le juge de paix, et je relance au maximum de ce que je peux, en gérant la respiration et les cuisses jusqu’à la bonne limite de fonctionnement.

Un petit coup du sort me tend la main : le parcours a été débalisé, plus précisément « rebalisé » puisque ces personnes mal intentionnées ont déplacé 4-5 morceaux de rubalise du parcours initial vers un autre chemin. Sans le savoir nous prenons donc ce mauvais chemin, étant sûr de suivre le balisage. Encore heureux, le chemin sur lequel ils nous ont désorienté monte aussi à l’Eymeindras. Je tergiverse un petit peu puisqu’il n’y a pas de balisage, mais je sors mon iPhone magique pour regarder la carte IGN, et voyant que ça monte vers le bon point, je me dis que je ferais le point en haut, d’autant que les traces au sol me disent que je ne suis pas le premier à passer ici et que mes prédécesseurs ont dû y passer aussi. Ce petit passage bien raide me tétanise quand même les cuisses, mais « oh surprise » en arrivant en haut, j’ai juste le temps de voir les deux premiers qui avaient pris le même chemin que moi  passer la crête, à quatre minutes à peine devant dans la prairie ! Ils ont dû tergiverser un peu plus que moi… Et là je vois encore une fois l’intérêt dans une course d’avoir bien préparé l’itinéraire u préalable sur une carte, de savoir où on va, de savoir s’orienter, et d’avoir la carte en poche pour parer à tous les coups. Evidemment, ça me regonfle à bloc !

J’attaque la descente tambour battant, 4 minutes sur 10km, ça fait 24 secondes à rattraper par kilomètre, il ne faut pas trainer ! Mais il n’est plus question de calculer, à bloc ! Je croise deux amis qui m’ont dit que j’avais une sale tête, mais j’avais le couteau entre les dents et c’est clair que je devais avoir vraiment une sale tête ! Le premier de mes prédécesseurs est assez rapidement rattrapé, mais le deuxième s’avère plus coriace, quand enfin au bout d’une ligne droite je l’aperçois. Il ne m’échappera pas, et surtout ne pas le laisser espérer…  Il me demande si ceux de derrière sont loin, j’ai compris qu’il allait pas m’accrocher. Je file avec des enjambées gigantesques jusqu’à la route assez proche désormais.

Arrivé à Brévardières,  il reste 1,8 km de route, une petite descente au pont de la Laiterie, puis 300m (en distance) de très raide remontée. Comme prévu, ça a été un calvaire… ! Après la descente à bloc j’avais les jambes cramées, heureusement que j’avais pris suffisamment d’avance pour que je ne sois pas en ligne de mire dans les lignes droites. Depuis l’Eymeindras je n’avais rien bu ni mangé, après chaque gel j’accusais toujours un petit coup de moi bien, et là je ne pouvais pas me permettre le moindre petit écart. Majeure, Gonthière, Mollard-Bellet, j’ai du mal à rester lucide, je n’avance plus très vite, et chaque hameau est passé comme une épreuve. 300 m (de distance) de descente, plus 300m (de distance) à remonter, ce n’est pas grand-chose, mais je crains ce dernier raidillon, je crains de devoir m’arrêter perclus de crampes, et de voir les deux autres me passer. Je remonte doucement, très doucement, afin d’atteindre le bourg du village tant espéré ! Arrivé ! Je passe la ligne avec ma femme et ma grande fille, et la mascotte de Chartreuse, je suis heureux et fracassé. Très heureux ! Très fracassé !

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Ce scénario de course d’attente pour finir en boulet de canon, j’en avais rêvé depuis des semaines, et depuis que j’étais parti ce matin dix heures plus tôt. Il faut bien admettre que c’était très juste, mes deux poursuivants sont là en moins de deux minutes, et finalement ils ont même l’air bien plus frais que moi !! Moyennement entrainé en cette année de reprise, je savais qu’aujourd’hui pour réussir il faudrait être à 120 %.et j’ai  dû m’arracher à 140 %, et ça se voyait sur la ligne d’arrivée…

Après une bonne douche, une bonne sieste, un bon repas, et un bon moment dans les bains chauds de Oreade, je pouvais enfin savourer cette remise des prix au cœur de Saint-Pierre-de-Chartreuse.

Un petit discours pour remercier ceux qui m’ont fait découvrir et fait venir dans le plus beau pays du monde, la Chartreuse. Puis vient le moment que j’attendais, où je prends l’initiative de lire les noms de tous mes prédécesseurs gravés sur le Trophée qui se transmet d’année en année… Ces noms prestigieux qui font l’histoire du Grand-Duc de Chartreuse depuis 24 ans, et à qui je suis fier de succéder. J’ai fait beaucoup de belles courses à travers le monde, mais celle-ci aura toujours un goût particulier, celle où je suis devenu un « vrai Traileur Chartroussin » !

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A ce récit je souhaite également laisser un petit mot en mémoire d’Alain Mimoun (http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Mimoun) , décédé vendredi dernier. Un extraordinaire champion, champion Olympique du Marathon, que j’avais croisé plusieurs fois au stade de Bugeat d’où toute ma famille est originaire et où je retourne régulièrement. C’est certainement un peu grâce à lui et à la passion qu’il transmettait que j’ai également fait ma passon de la course à pied…

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